Suite des réflexions: ma génération, mon vote
Si vous avez regardé les résultats du sondage sortie des urnes, vous allez me faire remarquer que Ségolène Royal est certes majoritaire chez les moins de 60 ans, mais pas de manière homogène.
La génération des 25-35 ans a en effet voté majoritairement pour Nicolas Sarkozy (57%).
Ceci m’a fortement frappé. D’autant plus que cela m’a rappelé quelques lectures récentes sur des analyses sociologiques dites générationnelles (d'après "Generation", livre de Strauss et Howe de 1991, désolé les liens sont en anglais) : par avance, toutes mes excuses à un vrai sociologue qui lirait mon article...
Dans ces analyses, nous sommes actuellement découpés en 4 grandes générations (les âges sont approximatifs bien sur):
- les séniors, nos plus de 60 ans, objet de mon article précédent
- les baby-boomers, enfants du baby-boom (35-50 ans)
- la génération X (25-45 ans), dénommée ainsi d’après le roman de Douglas Coupland
- la génération Y ( moins de 25 ans), dénommée ainsi, parce que Y vient après X ( !!)
Chacune de ces générations a développé un système de valeur, une relation à la société spécifique du fait d’évènements fondateurs qui les modèlent, et du fait de ruptures dans l’accès à l’information (ou plus généralement de ruptures technologiques):
- Pour les séniors : la seconde guerre mondiale, les Trente Glorieuses, la presse quotidienne
- Pour les baby-boomers : Mai 68, les Trente Glorieuses, la presse écrite/la radio/la télévision
- Pour la génération X : le choc pétrolier du milieu des années 70 qui marque la fin des Trente Glorieuses, l’apparition du chômage de masse, le Sida, la télévision
- Pour la génération Y : la chute du mur de Berlin, la généralisation de la précarité (intérim…), l’internet
Ceci est bien sur simplificateur, mais on constate que pour chaque génération nous avons une rupture historique, une rupture économique et une rupture dans l’accès à l’information qui se cumulent pour donner une coloration à chaque groupe .
Pour simplifier on trouve plutôt une priorité donné à la coopération pour les baby-boomers (Mai 68, prospérité économique) et pour la génération Y (échanges sur internet) ; et une priorité donnée à la réussite individuelle et à un replis sur un cercle de proches pour les séniors (promotion sociale des Trente Glorieuses) et pour la génération X (méfiance vis-à-vis des institutions, les tribus).
Nous ne sommes bien sur pas totalement déterminés par ces analyses, mais il est très troublant que que le résultat du vote du second tour se calque parfaitement sur ce découpage ( plus de 53% chez les baby boomers et 58% dans la génération Y pour Ségolène Royal).
L'allongement de la durée de vie et l'accélération des mutations historiques et technologiques fait que pour la première fois dans l'histoire de l'Humanité, un plus grand nombre de générations cohabitent avec des motivations très différentes.
Ceci rend plus complexe le débat politique ainsi que l'analyse des résultats (à noter que cela rend aussi complexe le travail syndical, la gestion des ressources humaines dans l'entreprise et le travail des marketeurs et commerciaux...).
Quelles conclusions tirer (toujours en simplifiant bien sur):
Il y a donc bien eu un débat, même inconscient, sur certaines valeurs. Un clivage droite/gauche existe mais qui ne repose plus sur des idéologies ou des outils figées et uniques.
Par exemple, baby boomers et Génération Y peuvent avoir le même objectif de partage, mais ses modalités peuvent être différentes : Etat d'un côté, échanges directs de Pair à Pair comme sur le net pour les autres ... il faudra accepter les compromis et les recherches d'équilibre. Le renouvellement des institutions est dès lors incontournable (équilibre entre l'efficacité du contrôle par l'Etat et de son rôle redistributif d'une part, et la décentralisation, la démocratie participative d'autre part). C'était un élément majeur du pacte présidentiel et une base forte pour le futur.
Compte tenu de la sociologie de notre société (poids actuel des Séniors et des X), le désir de protection individuelle et de revalorisation de l'individu étaient fortes. Ségolène Royal y a répondu en conservant malgré tout la priorité à la solidarité. On peut cependant penser que les gains sur les générations sensibles à ces termes (X et séniors) n'ont pas compensé des pertes sur les baby boomers ou les Y . Ces dernier ont été perturbés par le fond ou la forme (je l'ignore) des termes ou principes comme ordre juste, drapeau national, donnant-donnant, gagnant-gagnant. Par contre on peut associer plus surement à ce point la faible adhésion à Ségolène Royal (51% de ses électeurs dans le sondage sortie des urnes). Dans l'état actuel de notre société, il me semble que ce mouvement de Ségolène Royal était cependant à faire pour dépasser significativement les 50%. Nous n'avons pas su faire ce pas avec le temps nécessaire de débat ou d'explications, et avec la cohérence indispensable par rapport à d'autres valeurs et à d'autres habitudes ou pratiques de la gauche.
A noter pour finir, que la Génération Y est plus nombreuse que la X (il y a encore une petite dizaine d'années de Y qui vont arriver en âge de voter) et que par définition, la génération des séniors voit ses effectifs se réduire .... la sociologie offre un gros coup de pouce à la gauche, mais cela oblige malgré tout à un gros effort de réflexion sur les idéaux, les pratiques et les propositions car l'électorat potentiel restera inhomogène (Baby Boomers / Y) et il y aura encore à gérer quelques années transitoires où les X et les séniors seront encore présents fortement.