De l'économie de marché et du socialisme par Henri Emmanuelli
Je dois avouer que, régulièrement, Henri Emmanuelli me surprend positivement. Je ne résiste donc pas à vous soumettre ce discours qu'il a prononcé à l'Université de la Rochelle sur la relation entre le PS et l'économie de marché.
Je m'y reconnais assez ... jusque dans l'ironie dont la méchanceté joyeuse sonne avec une certaine gentillesse à mes oreilles ....
Or donc, ne confondons pas acceptation du marché et fascination du marché ....
Les socialistes et l’économie de marché, Intervention Henri Emmanuelli – Université d’été de La Rochelle 2007
Je me réjouis de la tenue de cet atelier intitulé « Les socialistes et l'économie de marché» que j'ai souhaité à l'occasion d'une réunion préparatoire de notre Université.
Pourquoi l'ai-je demandé ?
- Parce que depuis 24 ans déjà, je suis exaspéré par une exhortation rituelle et hypocrite lancée sans relâche à l'adresse des socialistes pour les sommer d'en finir avez les vieilles lunes et d'accepter enfin, comme l'ont fait les socialistes allemands à « Badgodesberg », l'économie de marché.
- Parce que, depuis le 6 mai je vois ressurgir avec force cette exhortation dont l'acceptation, la mise en œuvre enfin consentie serait à elle seule la solution miraculeuse qui ouvrirait la porte de la « modernisation » de la « rénovation », de la « refondation » et autres épithètes destinés à des postures médiatiques plutôt qu'à éclairer le contenu d'une véritable réflexion.
Parce que c'est une fausse question et qu'une fausse question régulièrement posée en cache d'autres que l'on n'ose pas poser.
Pourquoi est-ce une fausse question ?
Nous avons accepté l'économie de marché mais nous lui avons toujours fixé des limites :
- la première, c'est le refus de la marchandisation de certains biens et services : la vie, la culture, l'éducation, le logement social etc.. bref tout ce qui constitue la place du service public et qui n'est pas intangible.
Si donc on nous pose une fausse condition, une fausse question - en l'occurrence l'acceptation de l'économie de marché - c'est que nos contempteurs n'osent pas nous poser les vraies questions, celles qui auraient un véritable objet.
Sauf à penser qu'ils ne savent pas ce qu'ils disent - il y en a - je n'ai pour ma part aucun doute sur le véritable sens, sur le véritable contenu de l'offensive idéologique puissante qui nourrit ces fausses exhortations. Ce qu'ils veulent nous dire, en réalité, c'est qu'ils attendent de nous l'ultime renoncement et l'acceptation salvatrice pour entrer, enfin, non pas dans la modernité, comme ils le proclament, mais dans la norme de l'époque ; celle du libéralisme économique triomphant.
Ce qu'ils attendent de nous, c'est que nous renoncions définitivement à toute forme de régulation, à toute prétention de redistribution. Ce qu'ils attendent de nous, c'est que nous acceptions une marchandisation de tous les biens et services sans exclusives.
Quand on a compris ça, tout s'éclaire, tout s'enchaîne. Y compris les débats techniques les plus abscons.
Seul un éditorialiste parfois vindicatif, Renaud Dely de Libération, a eu le courage de pointer le sujet en nous exhortant à « abandonner la redistribution ». C'est à dire a rompre avec le concept d'égalité et de justice sociale. Au moins c'était clair.
Mes chers camarades depuis un an je me tais et je supporte.
J'ai subi, comme beaucoup de militants et d'électeurs et électrices, une campagne déroutante dont la cohérence et l'inspiration étaient parfois surprenante, pour ne pas en rajouter.
J'en passe, parce que, au risque de surprendre, je voudrais vous dire, à vous qui avez fait l'effort de venir, que tout cela est certes très désagréable mais qu'en définitive ça n'a pas beaucoup d'importance. Les tristes spectacles et ceux qui les animent n'ont pas vocation à durer.
En revanche, ce qui me préoccupe, ce qui me paraît, et de loin, le plus important c'est l'ampleur de l' offensive idéologique qui se développe contre le socialisme, contre la gauche, contre les valeurs de progrès, de justice et d'égalité qui fondent son identité et justifient son existence et ses combats. Un véritable ouragan venu d'en face mais aussi, malheureusement de nos rangs. L'attaque contre la redistribution et tout ce qu'elle implique constitue l'œil de cet ouragan.
Cette offensive puissante, qui seule compte, je la mesure dans toute sa dimension mais elle ne m'effraie pas. Non seulement elle ne m'effraie pas mais elle me donne l'occasion de dire, avec beaucoup de force et de détermination, à toutes celles et ceux qui aspirent à construire leur destin personnel sur un renoncement collectif ou a ceux qui croient que la gauche s'en est allée, que la bataille sera beaucoup plus dure qu'ils ne l'imaginent. Les procès en sorcellerie ou les anathèmes éculés ne suffiront pas. Pas plus que les petites phrases creuses ou les hypocrisies savantes.
Je le dis aux adversaires comme aux faux frères : qu'ils ne comptent pas sur un forfait. Le match aura lieu, dedans comme dehors.
Dedans parce qu’il nous faut retrouver un minimum de cohérence si nous voulons être compris et crédibles.
Dehors, parce que pour notre pays, pour notre démocratie il nous faut tenir notre rôle d’opposant. Dans une opposition qui ne soit ni « frontale » ni « complaisante », mais tout simplement compétitive. Une « opposition- compétition » pour relever le défi.
Ce défi, mes camarades, nous allons le relever Nous en avons le devoir et la capacité.
Car il n’est pas vrai, même si beaucoup en rêvent que la gauche n’ait plus rien à dire.