Kafka, gouvernement de Sarkozy, Kouchner et Védrine
Kafka avait une phrase qui m'a toujours interrogé parce qu'elle me semblait heurter mon goût pour la transparence: "tout ce qui brille est trompeur".Il faut bien sur laisser au premier gouvenement de Nicolas Sarkozy le temps d'être jugé sur ce qu'il fait. Mais l'insistance à ne parler que d'ouverture à gauche, à nommer dès maintenant des secrétaires d'Etat issus de familles politiques classées à gauche, alors qu'il faudra attendre pour les (nombreux) autres, me fait penser à Kafka.
Il ne faut en effet pas oublier que les personnes qui voterons les lois, les budgets, seront les députés et les sénateurs, et que dans ce domaine il n'est pas question, à ma connaissance d'ouverture, ... une conclusion s'impose donc, votez à gauche aux législatives pour permettre à Nicolas Sarkozy d'achever son ouverture !
Entre nous, le concept d'ouverture me semble assez flou voire pervers dans une Démocratie fondée sur l'indépendance ou l'équilibre des pouvoirs.
Prenons donc un exemple concrêt: le cas de Bernard Kouchner (qui n'avait pas l'air de rigoler sur les images que j'ai vu, mais cela n'a peut-être rien à voir).
Il est très certainement sincère, mais il devra concrêtement faire face à des positions tranchées du président de la République avec lesquels je ne suis pas certain qu'il sera à l'aise:
1) refus d'actes forts, tel que le boycott des jeux olympiques, pour amener la Chine à cesser un soutien au gouvernement soudanais qui permet les souffrances du Darfour (à noter que selon le Nouvel Observateur, EADS et donc l'Etat français indirectement, est actionnaire du constructeur d'avions de combat chinois AviChina qui fournit l'armée soudanaise)
2) refus, a priori, de l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne (même si on parle d'un horizon de plus de 10 ans)
Pour illustrer plus politiquement la position de Bernard Kouchner et accentuer ce sentiment de brillance trompeuse, je vous livre l'interview d'Hubert Védrine qui avait été approché pour le poste (paru dans Libération):
Ancien ministre des Affaires étrangères de Lionel Jospin de 1997 à 2002, Hubert Védrine explique pourquoi il a refusé les avances de Sarkozy.
Comment le Président vous a-t-il proposé de revenir au Quai d'Orsay ?
Nicolas Sarkozy a discuté avec moi de mon entrée au gouvernement de façon extrêmement chaleureuse et pressante. Nous avons eu une longue conversation téléphonique le 8 mai sur la nature de la politique étrangère nécessaire pour la France, puis nous nous sommes vus trois jours plus tard. Je pense de longue date qu'en politique étrangère il faut avoir une attitude bipartisane. Il n'y a pas une politique étrangère de droite et une politique étrangère de gauche.
Pourquoi avoir refusé ?
C'était une décision lourde politiquement. J'ai reçu beaucoup de pressions venant du monde entier pour m'inciter à franchir le pas. J'aurais pu dire oui si j'avais obtenu une compétence très large sur la politique étrangère. J'estime essentiel pour la France que le ministère des Affaires étrangères soit fort et que son rôle central dans l'ensemble des négociations soit reconnu. Ce n'est pas de la gloutonnerie. J'avais eu la même attitude avec Lionel Jospin lorsque j'étais son ministre, et j'aurais eu la même s'il avait été élu en 2002. Depuis plusieurs années, certains ministères, l'Immigration, l'Intérieur, etc., prétendent dépouiller de leurs compétences les Affaires étrangères morceau par morceau. Je pense au contraire qu'il faut une tour de contrôle générale au Quai d'Orsay. Nicolas Sarkozy semble impulser une présidentialisation. Je n'étais pas l'homme de ce schéma.
Comment Sarkozy a-t-il pu donner le même poste à Kouchner dont les options, en matière de politique extérieure, sont très différentes des vôtres ?
Ça, c'est une question qu'il faut poser au Président, pas à moi. De loin, les positions de Bernard Kouchner semblent plus compatibles avec les siennes. Mais Nicolas Sarkozy m'a dit : «Je ne suis pas l'atlantiste que l'on croit.» Je n'ai pas à juger la décision de Bernard Kouchner. Je ne peux que lui souhaiter bonne chance.
Renaud DELY / Libération